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Numéro 85
Janvier-Février 2012



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SARA GIRAUDEAU
Récompensée d’un Molière dès sa deuxième apparition, Sara Giraudeau aura eu besoin d’à peine plus de cinq ans pour faire oublier son patronyme.
En cinq pièces seulement, la fille d’Anny Duperey et de Bernard Giraudeau a su imposer un talent très singulier.

Rappels. Avec les parents que vous avez, on se dit que c’est assez naturel de vous retrouver au théâtre. Les choses ont-elles été aussi évidentes qu’elles en ont l’air ?
Non, loin de là. Ça n’avait rien d’évident. J’ai mis assez longtemps avant de me dire que ça pourrait être une possibilité. Inconsciemment, je voulais certainement tenter de ne pas imiter mes parents et essayer de trouver ma propre voie. J’ai voulu faire beaucoup d’autres choses très différentes. Pendant longtemps, j’ai voulu être styliste. Jusqu’à ce que, vers seize ans, le théâtre s’impose à moi comme une évidence.

Seize ans c’est encore jeune pour choisir sa voie…
Bien sûr, c’est jeune. Mais avec les parents que j’ai, avec tout le temps que j’ai passé dans les théâtres étant enfant, j’aurais pu avoir cette certitude bien plus tôt. Certains ont la vocation très jeune parce qu’ils ont été éblouis ou fascinés. Moi, je n’ai pas connu ça: le théâtre faisait partie de ma vie de façon très simple. C’était un cocon que j’aimais beaucoup. Quand j’allais voir mes parents, j’adorais les odeurs des théâtres. J’y suis très sensible et j’en garde des souvenirs très forts. Mais tout ça était tellement familier que je n’y pensais pas vraiment.

“Le théâtre m'était tellement familier que je n'y pensais pas vraiment.

De ce fait, la vie de comédienne aurait aussi bien pu perdre toute sa magie à vos yeux…
Ça n’a jamais été un objet de fascination ou de fantasme. J’ai toujours vu le versant très quotidien du travail d’acteur: j’avais l’habitude que mes parents s’en aillent le soir, soient absents pendant quelque temps; je les voyais apprendre leur texte, lire pendant des heures. Tout ça me semblait naturel. J’étais très proche du jeu. Et c’était quand même magnifique de pouvoir aller les voir. A certaines époques, j’y allais presque tous les soirs. Je pouvais choisir de rester dans la salle, de me glisser dans les coulisses, de m’installer dans les loges: j’avais une vision très complète et très intime de ce qu’était le théâtre. C’est une chance incroyable. Mais peut-être est-ce que j’étais tellement immergée dans ce monde que le métier de comédien ne pouvait pas m’apparaître comme un rêve enchanté. Ça n’est venu qu’après, quand j’ai commencé à comprendre que la vie réelle ne me convenait pas vraiment…

Le théâtre a été une façon d’échapper à la vie réelle ?
La vie réelle d’un enfant et d’un adolescent, c’est l’école. Et j’y ai été incroyablement malheureuse. C’est l’âge où on devrait laisser le plus de liberté, et l’école ne propose que des contraintes. Un enfant a besoin de temps pour s’évader, pour apprendre ce qu’il aime, pour s’épanouir. On devrait laisser beaucoup plus de champ d’invention et de création à un enfant pour qu’il puisse se découvrir. Mais à l’école, on est cadré, cloîtré dans un moule que je n’ai pas supporté.
Après mes dix ans, j’ai très mal vécu ma scolarité. Quitter toute forme d’école, tout ce qui ressemblait à une salle de classe, a été une échappatoire indispensable pour moi. J’ai donc pris des cours de théâtre comme une sorte de thérapie. Et ça m’est apparu comme un espace de liberté absolue.

A quoi ressemblait ce monde de liberté qui s’offrait à vous ?
Il y avait une forme de retour à l’enfance très agréable. Et la découverte du jeu, qui était une sensation très forte. Je devais être secrètement attirée par ce métier, quelque chose qui rendait ce moment inévitable. C’est très vite devenu une évidence. A tel point que je ne me suis jamais vraiment posé de questions sur les difficultés de ce métier. La découverte était tellement éblouissante que je n’ai pas vécu ces angoisses. Je n’ai pas eu le temps: après un an au cours Périmony, j’ai été engagée pour Les Monologues du vagin.

Un an d’apprentissage seulement, avant d’être propulsée sur scène, n’est-ce pas un peu rapide ?
C’était très tôt, oui. Mais Les Monologues étaient parfaits pour ça: ce n’est pas une vraie pièce. Le dispositif était proche de la lecture, et même si on connaissait les textes, on les avait à la main. On était face public et on s’adressait à lui: ça m’a été très utile pour comprendre que c’était un véritable partenaire. Et pour le désacraliser un peu aussi: le public ne vient pas pour nous juger, mais d’abord pour nous écouter, pour se laisser porter. Sa présence est positive. Et puis, on n’avait pas besoin de rentrer dans la peau d’un personnage, il n’y avait pas de vraie composition, on pouvait rester soi-même.
Voilà, il y avait plein de petites choses rassurantes pour une débutante. Je ne me sentais pas au pied d’une montagne infranchissable, j’avais un texte magnifique et je pouvais me confronter au public sans mourir de trac. En plus, j’étais entre Micheline Dax et Marie-Paule Belle: comme premières partenaires, c’est pas mal ! Vraiment, je n’aurais pas pu souhaiter meilleure première expérience.

Avec votre deuxième pièce, La Valse des pingouins, vous avez abordé un tout autre registre…
Oui. Patrick Haudecoeur, l’auteur et metteur en scène de La Valse des pingouins, était venu voir Micheline Dax dans Les Monologues. En me voyant, il s’est tout de suite dit que j’étais son personnage. Ce n’est qu’après qu’il a vu mon nom. C’était très important, ça: qu’il ne me choisisse pas parce que j’étais la fille de mes parents. C’était un premier cadeau qui a désamorcé mes craintes sur le côté “fille de” qui, au début, dans les médias, était très présent. C’était normal, personne ne savait qui j’étais, ni ce que je pouvais faire, mais je n’avais qu’une envie: prouver que je pouvais exister en dehors de mes parents. Patrick Haudecoeur m’a offert cette possibilité en me proposant un rôle très particulier. Presque totalement muet. Le comique de ses pièces est assez unique, il a une invention burlesque très spéciale. Son univers est très singulier et, dans son domaine, c’est un excellent technicien. J’ai été très stimulée par le défi de cette jeune femme à qui il fallait inventer un langage un peu surréaliste. ça me correspondait tout à fait. Et c’était un travail de comédien génial. Je me suis lancée là-dedans à fond, et je me suis bien marrée!

Ce rôle vous a réussi puisqu’il vous a valu à la fois le Molière de la Révélation théâtrale en 2007 et le Prix Raimu. C’était une surprise ?
Une surprise totale ! Parce que je n’avais que vingt-et-un ans et que j’avais très peu d’expérience. Je ne jouais que depuis un an et demi, j’en étais à peine à mes débuts, c’était encore l’apprentissage. Et puis, je n’imaginais absolument pas qu’un rôle muet dans une pièce comique puisse être récompensé. Je crois que ce que les gens ont apprécié, au-delà de la forme technique certainement très imparfaite, c’est que j’aimais ce personnage en toute sincérité. Je suis persuadée que les gens sentent si un acteur est honnête et inventif.
Mais être considérée comme un “espoir” ça veut dire qu’il faut encore confirmer !

Entre Les Monologues et La Valse des pingouins, votre début de carrière a été très singulier. Rétrospectivement, est-ce que ce parcours ne témoigne pas d’une volonté de tracer un sillon personnel pour vous démarquer de vos parents ?
Inconsciemment, peut-être. Mais je crois plutôt que c’est le destin. Et que le destin a bien fait les choses ! Que les gens se posent la question sur mon nom, qu’il attire l’attention, c’est certainement normal. Ça m’a aussi offert une exposition médiatique incroyable pour une comédienne débutante. Mais ce nom, c’est à moi de le faire oublier. En travaillant, bien sûr, et en cultivant aussi une certaine désinvolture vis-à-vis de ce jeu médiatique. C’est indispensable pour garder une liberté créatrice.

“Les plus grandes pièces sont celles
qui laissent les acteurs libres de s'y glisser
et d'y apporter leur nature
.

Paradoxalement, ces premières expériences vous ont permis d’aborder des textes plus classiques: Shakespeare (La Nuit des Rois) et Anouilh (Colombe) ces deux dernières années. Aborde-t-on ces auteurs de la même façon ?
C’est très différent. Mais les expériences se nourrissent. Dans La Valse des pingouins j’avais dû énormément travailler l’aspect corporel, les attitudes, la suggestion, pour parvenir à créer un langage. J’avais presque tout inventé de mon personnage. Cet apprentissage extraordinaire m’a énormément servi au moment de me confronter à des grands textes. Le texte rend à la fois les choses plus faciles, parce qu’on peut s’appuyer dessus, et beaucoup plus complexes, parce que notre liberté est moindre, parce qu’il ne faut pas trahir l’auteur. Pour moi, les plus grandes pièces sont celles qui sont tellement riches qu’elles laissent les acteurs libres de s’y glisser et d’y apporter leur nature.

Propos recueillis par David Roux